Homélie du Jeudi Saint 2019

Saint-Michel-des-Lions – 18 avril 2019

 

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Magnifique foisonnement de sens de cette sainte Cène que nous célébrons ! « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? » demande Jésus aux Douze. Nous ne connaissons pas la réponse des Apôtres. La mienne est normande : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? » : oui et non.

Je commence par le non.

Non, comme Pierre, je ne comprends pas. Spontanément, je ne comprends pas que Dieu trois fois Saint se mette à genoux devant l’homme pécheur pour lui laver les pieds. « Toi, Seigneur, me laver les pieds ? Tu ne me laveras pas les pieds, non jamais ! ».

Remarquez que Jésus n’élude pas la difficulté, il ne dit pas : « je suis un pauvre homme comme vous, il n’y a pas de différence entre nous… ». Il dit : « vous m’appelez Maître et Seigneur et vous avez raison car vraiment je le suis ».

Ce que ne comprend pas Pierre, c’est que Dieu se dépouille de sa Gloire. Il ne comprend pas ce qu’exprimera si magnifiquement plus tard saint Paul, dans sa lettre aux Philippiens :

« Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. (…) il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph. 2, 6-8).

Ce geste du lavement des pieds est comme la synthèse de sa vie : sa vie est donnée, par amour pour les pécheurs. Il ne lave pas simplement les pieds des disciples avec l’eau de sa bassine. Il enlève le péché du monde par le don de sa vie, par l’eau et le sang qui couleront bientôt de son côté transpercé.

Nous aurons toujours du mal à comprendre que Dieu créateur, devant qui nous nous agenouillons, s’agenouille lui-même devant nous. C’est peut-être cela le cléricalisme que dénonce le Pape François : c’est quand les prêtres, qui agissent au nom du Christ se souviennent qu’ils sont en effet consacrés pour représenter le Christ Seigneur mais oublient qu’ils doivent, à cause de cela, se mettre à genoux devant ceux vers qui ils sont envoyés.

Priez, frères et sœurs, s’li vous plaît, pour vos prêtres et pour votre évêque : je vais me mettre à genoux dans un instant pour laver les pieds de quelques uns. Que ce geste liturgique soit aussi le geste de toute ma vie, de toute notre vie, à nous les ministres du Seigneur.

Donc nous résistons à l’idée que Dieu s’agenouille devant nous. « Comprenez-vous ce que je viens de faire » ? Pas spontanément, cela nous dépasse.

En revanche, et c’est le « Oui » de ce que nous comprenons, en ce jeudi Saint, la révélation s’éclaire, comme si nous avions enfin la clef. Le dernier repas de Jésus, c’est à la fois ce geste du lavement des pieds, mais aussi la Pâque juive qui s’accomplit. L’Agneau sans défaut, de notre première lecture, dont le sang est répandu sur les maisons des hébreux pour les protéger de la mort, c’est l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde : le sang des animaux était une préfiguration, mais il ne peut nous sauver. Dieu seul sauve, lui qui se donne pour notre salut en cette sainte Cène et sur la Croix : Dans les deux cas, c’est son « corps, livré pour nous ».

Ce repas pris en toute hâte, en vêtements de voyageurs, c’est le repas pour le grand voyage, pour la vraie terre promise, c’est à dire la vie éternelle. Ce pain que nous mangeons est un pain de vie. Celui qui en mange vivra à jamais ! La Pâque, c’est le passage de l’Égypte à la Terre promise, de l’esclavage à la liberté, de cette terre au Royaume de Dieu.

Tout est récapitulé dans le dernier repas de Jésus, dont Saint Paul nous fait le récit dans la première lettre aux Corinthiens. « Je vous transmets ce que j’ai moi-même reçu du Seigneur ». Cette transmission – qui se dit Traditioen Latin – signifie aussi la livraison : Paul transmet – tradit– parce que Jésus est livré – tradetur-, « il savait bien qui allait le livrer ». Cette traditioest ininterrompue dans l’Église depuis la dernière Cène. Nous transmettons incessamment et Jésus se livre incessamment, en chaque Eucharistie, par le ministère des prêtres : « Faites ceci en mémoire de moi ».

Ce soir célébrons avec ardeur et gratitude ce Mystère visible et caché, compris et incompréhensible. Il est grand le Mystère de la Foi. Il nous déborde. Il est beau. Il est mystère de vie, de vie éternelle, que nous goûtons dès ici-bas. Amen.

 

† Pierre-Antoine Bozo