Toussaint 2019 – Cathédrale Saint-Étienne

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Hier, j’ai participé à une mission d’évangélisation en Creuse. Nous sommes allés annoncer l’Évangile sur le marché de Boussac. Beaucoup d’enfants participaient à la mission. Ils sont d’extraordinaires évangélisateurs. Mais j’ai croisé sur la place de Boussac d’autres enfants, grimés en orange et noir, avec des chapeaux pointus. Ils fêtaient Halloween. Étonnamment, les gens semblaient moins surpris de rencontrer des enfants déguisés en squelette qui leur vendaient des bonbons que des jeunes arborant des T. Shirts « Creuse ta foi » qui chantaient que Jésus est vivant…

Il me semblait aussi que vu de loin, au cœur de ce marché où l’on vendait des Chrysanthèmes en quantité pour poser sur les tombes, certains faisaient un grand melting pot composé de la Toussaint, du 2 novembre et son office des défunts, et d’Halloween qui devait bien avoir un rapport avec la mort et l’au-delà.

Essayons de clarifier un peu.

La mort est la grande interrogation de la vie. Devant son douloureux mystère, c’est le sens de toute notre vie qui est mis en cause. Cette vie, notre vie, tour à tour si belle et si difficile : où débouche-t-elle ? Sur quoi donne-t-elle ? La fête de la Toussaint nous donne la réponse : notre vie ne se termine pas dans le vide, comme si tout ce que nous vivions sur la terre n’était qu’une parenthèse entre deux néants. La Toussaint nous dit que la finalité de notre vie, qui vient de Dieu, c’est de partager la sainteté de Dieu.

J’en devine qui ne sont pas enthousiasmés par cette idée. Peut-être parce que ça reste trop une idée. Que ça semble abstrait. Et loin. Et peu parlant.

Pour bien vivre cette fête de Toussaint, il faudrait comprendre que la sainteté n’est pas une idée pieuse et vague.  Que c’est au contraire la chose au monde la plus réelle, la plus concrète, la plus certaine, puisque c’est l’identité même du Dieu trois fois saint. Dire qu’il nous appelle à partager sa sainteté, c’est dire aussi qu’il nous appelle au bonheur. Au plus grand bonheur possible. Le CEC définit le Paradis comme « un état de bonheur suprême et définitif ». Le bonheur est Dieu, il est en Dieu. Tous les autres, les petits bonheurs, les petites ou les grandes joies de l’existence, sont des chemins vers Lui, vers ce bonheur qui ne passe pas.

Aujourd’hui nous fêtons ceux qui partagent ce bonheur en Dieu, définitivement, dans l’éternelle joie et jeunesse des saints. Pas seulement les saints du calendrier, ceux des statues de nos églises. Il ne faut pas négliger ceux-là. Il faut en faire ses amis, ses exemples (il y en a pour tous les goûts), ses intercesseurs. Mais nous fêtons cette foule immense, que « nul ne peut dénombrer ».

Les saints du calendrier, on pourrait dire que ce sont ceux qui ont couru plus vite que nous. Sainte Thérèse parle de « sa course de géant ». Mais il y a tous les autres, à la démarche plus lente, les petits besogneux de la sainteté, les « classes moyennes de la sainteté », comme vous et moi, qui font trois pas en avant et deux en arrière à qui la vie ne suffit pas pour devenir saints.

Alors, tout ce qui n’a pas eu le temps d’être conformé, adapté à la sainteté de Dieu durant notre vie, c’est dans ce passage de la mort qu’il nous est donné de le purifier. C’est le purgatoire, qui est cette ultime adaptation à la sainteté de Dieu. C’est le sens de notre prière pour les défunts, le 2 novembre. Si la vie terrestre n’a pas suffi à se convertir, il y a cette ultime purification pour accéder au Royaume. Ce royaume dans lequel ne peut rien pénétrer qui ne soit saint.

Pour l’heure, nous qui vivons au milieu du monde, nous n’y sommes pas comme dans une salle d’attente, à nous distraire en attendant notre tour. L’Eglise ne nous promet pas ce bonheur pour nous faire patienter ici-bas, et nous inviter à supporter les épreuves sans broncher.  Elle nous propose d’en vivre les prémisses dès ici-bas. Elle ne nous demande pas seulement de mourir en odeur de sainteté, mais de vivre en odeur de sainteté.

C’est l’Eglise qui nous apprend cela. La sainte Eglise. Elle n’est pas sainte parce qu’elle est composée de saints. Elle est sainte pour faire des saints dans la puissance de l’Esprit. Nous ne devrions pas regretter qu’elle rassemble trop de pécheurs. Nous devrions regretter qu’elle ne les rassemble pas tous. Car sa capacité à faire des saints est illimitée. C’est ce que nous dit cette fête de Toussaint.

Notre vie vaut plus qu’une poignée de bonbons d’Halloween. Elle est faite pour partager la vie de Dieu, le maître du Bonheur. Et si nous nous demandons comment avancer jusqu’à lui, relisez les textes magnifiques de la liturgie de ce jour. Écoutez le Christ vous dire qu’à travers les aléas et les difficultés parfois nombreuses qui peuvent nous assaillir, le Bonheur des béatitudes, qui n’est pas joie passagère, ou bonheur facile est le chemin vers la Béatitude éternelle. Amen.

 

† Mgr Pierre-Antoine Bozo