Centenaire de la fin de la grande guerre

11 novembre 2018 – Cathédrale – 32ème dimanche du temps ordinaire

Par un heureux hasard de calendrier, nous fêtons ce centenaire de la fin de la 1° guerre mondiale un dimanche. Nous avons donc entendu les textes de la Bible que l’Église proposepour ce 32° dimanche du temps ordinaire.

Le passage de l’Évangile selon Saint Marc présente avec un contraste marqué l’attitude des scribes qui recherchent les honneurs, les premières places et profitent sans scrupule des avantages de leur situation et en face d’eux, Jésus fait remarquer cette humble veuve qui dépose ses deux piécettes dans le trésor du temple.

Elle donne objectivement beaucoup moins que les fortes sommes déposées par les riches juifs qui la précèdent. Mais le regard de Jésus, qui dépasse les apparences, a perçu qu’elle donnait en fait bien davantage. Il l’explique à ses disciples, pour leur apprendre à ne pas se laisser tromper par les apparences : « tous, ils ont mis de leur superflu, mais elle a pris sur son indigence : ellea mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre ».

Nous savons qu’hélas la grande guerre a été une forte pourvoyeuse de veuves, dont la situation économique a pu être bien difficile. Cela peut nous aider à comprendre la situation de pauvreté de la veuve de notre évangile. Mais il faut aller plus loin, en repérant où cet épisode prend placedans l’Évangile. Nous sommes à la fin du chapitre 12. Les suivants s’ouvrent sur les discourseschatologique de Jésus puis le récit de la passion. Cet épisode de l’obole de la veuve se situe dans le Temple, lieu de l’offrande, lieu du sacrifice. Cette obole de la veuve est donc comme uneannonce. Cette pauvre femme donne non pas de son superflu, mais de son nécessaire : « tout cequ’elle a pour vivre ». Ce qui signifie qu’elle donne finalement sa propre vie, exactement commeJésus va donner la sienne.

Le sacrifice de Jésus n’a pas lieu dans le temple, parce qu’on n’y offre que des sacrificesd’animaux. Mais le sacrifice de Jésus ne consiste pas à offrir « un sang qui n’est pas le sien », comme l’indique la lettre aux Hébreux, mais à s’offrir lui-même, pour « détruire le péché par son sacrifice ».

Voilà qui nous rapproche de la commémoration nationale et même internationale que nouscélébrons, cent ans après la signature de l’armistice qui mettait fin à l’inimaginable tuerie de la première guerre mondiale qui a vu le sacrifice de millions d’hommes. Bien sûr, il faut se méfier des raccourcis indus. Le sacrifice des soldats tués aux combats n’est pas identique à celui du Christ : tous les morts de la guerre n’ont pas donné leur vie par amour et, contrairement au sacrifice de Jésus, la guerre est une réponse au mal par le mal. Certains soldats et encore plus les victimes civiles ont donné leur vie malgré eux, par contrainte, d’une manière non choisie.Mais cependant, le don de leur vie a été une contribution à la victoire. Une victoire payée fort cher, trop cher.

Mais nous pouvons aujourd’hui nous interroger : qu’est-ce qui mérite qu’on donne sa vie ? A quelle cause pouvons-nous sacrifier notre confort peut-être, mais surtout notre propre vie ?L’amour de la Patrie en fait-il encore partie ? Quel haut idéal préférons-nous à notre bien-être etjusqu’à notre vie ? Est-ce que l’individualisme, le relativisme, la religion du bien-être, nous rendent encore capables de donner, de nous donner, de donner nos vies ? Que préférons-nous à notre propre vie ?

En lisant les récits, les témoignages de cette fin de la grande guerre, apparaissent des scènes de liesse, de joie commune. Mais également chez les politiques comme chez les soldats, il arrivequ’on ait du mal à se réjouir tant le mal accumulé depuis 4 ans est immense, tel ce soldat qui note dans son carnet : « Nous n’éprouvons aucune joie, tout est dévasté autour de nous, si bien que nous avons du mal à croire à la paix ».

La suite a montré qu’on ne pouvait construire la paix sur la dévastation, sur l’humiliation, sur l’injustice. Mes amis, cette commémoration nous oblige. Elle nous oblige à la reconnaissancepour ceux qui ont défendu l’indépendance de notre pays, sa liberté, ses frontières, au prix de leur propre vie. Mais elle nous oblige également à la clairvoyance. Après trois guerres 1870 – 14/18 et 39/45 une génération de grands hommes politiques a voulu conjurer ce fléau de la guerre en bâtissant l’Europe. Les pères de l’Europe, nous le savons, étaient des chrétiens. Ils savaient dans leur chair et par leur foi que la guerre ne pouvait être le moyen de gérer les relations entre les hommes, entre les états. Leur œuvre a permis que nos générations ne connaissent pas la guerre. Qu’en ferons-nous ? Que ferons-nous de l’Europe ? Cettecommémoration nous interdit de ne pas nous poser la question, à la veille d’échéancesélectorales importantes à cet égard.

Enfin, cette commémoration nous oblige également et plus concrètement, plus immédiatement à regarder un peu davantage en nous-mêmes. Le bel ouvrage réalisé sous la direction de Monsieur Varnoux, Le diocèse de Limoges dans la Grande Guerre, montre comment les situationsde détresse sont capables de stimuler le meilleur en l’homme. Au delà du drame des combats,certains ont su refuser la haine, la bestialité, reconnaître que tous, français ou allemands étaient également enfants de Dieu.

Ce combat spirituel n’est pas terminé. Nous ne sommes plus en situation de guerre et nouspouvons en rendre grâce. Mais nous vivons néanmoins à une époque compliquée. Elle nous pousse à nous replier sur nos petits intérêts immédiats, à regarder l’autre avec méfiance. C’estvrai au niveau géo politique – je parlais à l’instant de l’Europe – mais ce l’est également auniveau plus local, immédiat. Comment les situations de détresse, de pauvreté humaine, comment le sort des migrants que nous rencontrons ici et maintenant stimulent-elles le meilleur en nous, la capacité de nous donner ? Cela ne signifie pas qu’il ne faille un discernement politique, mais cela nous rappelle que le disciple de Jésus-Christ est toujours invité à regarder tout homme comme créé à l’image de Dieu et digne d’être aimé.

Oui, la paix est à construire sans cesse. Nous ne sommes pas en guerre bien sûr. Mais sommes- nous pour autant en paix ? Si la paix est liée à la justice et au pardon, nous comprenons bienque l’œuvre immense continue. Je crois aussi qu’il n’y a de paix définitive qu’en Jésus-Christ, luidont nous entendrons dans un instant, au cœur du mystère eucharistique la parole de paix : « je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ». Jésus donne sa paix en donnant sa vie. Voilà à quoiil nous appelle aujourd’hui à sa suite, à la suite de l’humble veuve de notre évangile, à la suitede certains de ceux qui ont su traverser la guerre en restant artisans de paix. Amen.