Homélie du 11 novembre 2019

11 novembre 2019 – Saint Martin

Cathédrale Saint Etienne

+

Votre évêque n’a pas connu la guerre, et vous l’imaginez, il ne le regrette pas.  Et il espère bien ne jamais en connaître dans son pays. Mais il sait – je sais – qu’aujourd’hui, si notre pays est sinon en paix, du moins épargné par la guerre, c’est parce que certains se sont battus pour la liberté au prix de leur vie, dont nous célébrons aujourd’hui la mémoire et que nous confions à la Miséricorde de Dieu.

Mais c’est aussi parce que d’autres, et parmi eux de magnifiques figures de chrétiens, ont œuvré pour qu’après trois terribles guerres franco-allemandes en moins d’un siècle, quelque chose change. Les pères fondateurs de l’Europe sont des artisans de paix parce qu’ils savaient que quelque soit le vainqueur d’une guerre, il n’y a pourtant que des perdants dans les guerres.

Nous souvenir des combattants de la grande guerre, et de toutes les autres, et aussi, cette année des 549 militaires tombés en opérations extérieures depuis la fin de la guerre d’Algérie, à qui un mémorial est inauguré ce jour par le Président de la République, c’est faire une œuvre juste. Nous le leur devons. Parmi les millions de morts que compte notre pays durant les guerres du XX° siècle, beaucoup étaient chrétiens. Nous leur sommes aussi redevables de la prière de l’Église et de l’offrande du sacrifice eucharistique, selon une tradition qui remonte aux premiers siècles de l’Église.

Pour ma part, je n’ai connu comme fait d’armes, que ceux que j’ai menés avec des  munitions à blanc. Je n’ai connu que la conscription. Douze mois de service militaire précédés d’un mois de préparation militaire. Je n’ai subi ni la guerre, ni les horreurs qui l’environnent. J’ai seulement connu les aspects positifs : la fraternité des chambrées, la cohésion d’un groupe soumis à un entrainement exigeant, où les plus forts doivent soutenir les plus faibles, les extraordinaires  mélanges de population que permettait la conscription et les belles amitiés qui en résultent et peut-être, un amour renouvelé de la Patrie. La conscription n’existe plus, même si le gouvernement essaie d’en faire renaître quelque chose de l’esprit avec le « Service national universel ».

Dans mes campagnes avec des munitions à blanc, lors des entrainements, l’ennemi fantôme était dénommé « l’ennemi carmin », comprenez la puissance soviétique. C’était en 1988/89, à l’aube de la chute du mur de Berlin dont nous venons de fêter le trentième anniversaire.

C’était pratique, si l’on peut dire, quand l’ennemi était ainsi clairement identifié. Pourtant, les 549 militaires morts en opérations extérieures dont nous faisons spécialement mémoire aujourd’hui nous disent bien que la guerre continue, à l’extérieur du territoire national. Le dernier est mort le 2 novembre dernier, au Mali. Il s’appelait le Brigadier chef Pointeau et il avait 24 ans. Vous connaissez l’expression du Pape François, qui parle d’une « troisième guerre mondiale par morceaux ». Elle est liée particulièrement au terrorisme et se pare des attributs de la religion, alors qu’elle la défigure et la contredit.

Chers frères, « Malheur à ceux par qui ces scandales arrivent » ! Jésus le dit clairement dans notre passage d’évangile. Les fauteurs de guerre, les meurtriers, les dévoyés auront des comptes à rendre. Peut-être devant la justice des hommes, s’ils ne réussissent pas à y échapper. Mais surtout devant la justice de Dieu. Dieu est à la fois Miséricordieux et Juste. Il nous demandera des comptes, car il prend au sérieux le jeu de notre liberté, de notre responsabilité personnelle.

Oui, malheur à ceux par qui le scandale et les occasions de chute arrivent ! Cela doit nous faire réfléchir, chacun, à notre place. Face à cette malédiction, qui met en garde, nous avons en mémoire les bénédictions de Jésus, les béatitudes, qui elles, encouragent. « Bienheureux les doux, bienheureux les affamés et assoiffés de la justice, bienheureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu »…

Nous devons être cohérents. Prier aujourd’hui pour les anciens combattants morts pour la France, c’est faire le choix d’être du côté des artisans de paix. Les français et les allemands avaient attisé une sorte de haine réciproque, après la première guerre mondiale. Elle a contribué à engendrer la seconde. Aujourd’hui, où l’ennemi prend souvent le visage du terrorisme islamiste, prenons garde de ne pas reproduire le même réflexe en stigmatisant les musulmans. Soyons au contraire des artisans du dialogue et de la fraternité avec eux. Il n’y a pas d’autre chemin possible.

Et puis, nous avons vu aussi s’exprimer une certaine violence à l’intérieur de notre pays récemment, avec l’affaire des gilets jaunes. Nous avons certainement des reproches à nous faire les uns aux autres, certains souffrent particulièrement d’injustices, de déclassements, de sentiment d’abandon. Je n’ai pas, face à cela, de programme politique à proposer, j’ai un programme évangélique. Il ne remplace pas le programme politique, mais il peut le colorer. En tout cas, il nous indique clairement l’attitude à tenir pour nous, les disciples de Jésus. Vous l’avez entendu, Jésus enjoint à ses disciples de pardonner sept fois de suite, à celui qui nous offense.

Pardonner, ce n’est probablement pas un programme politique. Mais c’est un programme de chrétien, dont je pense qu’il est le seule capable de venir à bout du cercle vicieux et incontrôlable de la violence.

La première lecture était un appel à la Sagesse adressé à ceux qui gouvernent la terre. L’auteur y affirme que « la Sagesse ne peut entrer dans une âme qui veut le mal, ni habiter un corps asservi au péché ». Nous prierons dans un instant pour ce ceux qui acceptent les responsabilités politiques et qui nous gouvernent.

Notre prière doit être soutenue et comme authentifiée par notre désir de conversion ! Demandons la grâce de n’être pas asservi au péché, demandons la sagesse de Dieu. Saint Paul dit que cette sagesse de Dieu est folie pour les hommes. Elle se révèle en Jésus-Christ. Elle consiste à répondre au mal par le bien, à l’offense par la Miséricorde, à préférer les autres à nous-mêmes, jusqu’au don de notre vie, comme le mystère de la Croix nous le rappelle sans cesse.

La magnifique figure de Saint Martin de Tours, dont nous faisons aujourd’hui mémoire, soldat, moine, évêque, nous indique le chemin de la sainteté comme la véritable œuvre de paix et le  vrai chemin de vie. Puisse-t-il nous inspirer aujourd’hui ! Amen.

 

† Mgr Pierre-Antoine Bozo