Homélie du Lundi de Pentecôte 2019

Marie, Mère de l’Église

Lundi de Pentecôte – 10 juin 2019 – Oradour-sur Glane

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Comme chaque année, nous célébrons la messe en cette église qui jouxte le village martyr d’Oradour sur Glane, au jour anniversaire de ce tragique événement. Son caractère incompréhensible et insupportable nous saisit avec la même stupeur désolée, 75 ans après l’événement.

Comment l’homme, créé pour aimer, est-il capable à ce point de haïr et de faire souffrir ? Ceux qui ici ont souffert et ceux qui ont fait souffrir avaient en commun d’être également hommes. Les uns étaient-ils bons et les autres mauvais ? Non, bien sûr. Il y a dans la fureur de la guerre un obscurcissement des consciences, un changement de paradigme, qui laisse place à ce qu’Annah Arendt appelait la « banalité du mal », cette violence tapie au fond des cœurs, que nous apprenons plus ou moins à maîtriser en temps de paix et qui libère toute sa noirceur quand l’autre devient objectivement un ennemi.

Il se trouve que ce 75° anniversaire du massacre d’Oradour tombe cette année le lundi de Pentecôte. En 2018, le Pape François a voulu qu’on célèbre ce jour la mémoire de « Marie, mère de l’Église ». C’est ce qui nous vaut d’entendre ces lectures, issues du livre de la Genèse et de l’Évangile selon Saint Jean.

Le chapitre 3 du livre de la Genèse relate le premier péché, qu’on appelle originel, parce qu’en opérant une rupture dans l’harmonie primitive de la création, il est à l’originedu mal dont nous sommes tout à la fois les victimes et les complices. Dans le jardin d’Éden – le paradis terrestre – l’harmonie, la confiance étaient totales entre le Dieu et l’homme, entre l’homme et la femme, entre l’homme et la création. Mais, sous l’influence du serpent, symbole du tentateur, du diviseur, Adam et Ève se mettent à douter de l’amour de Dieu et lui désobéissent en mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Dans l’extrait qui vient d’être lu, le drame de l’histoire est contenu. Le drame d’Oradour sur Glane est contenu.

Mais dans ce passage, se cache également une lueur de salut. Dieu dit au serpent : « je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira à la tête et toi tu la meurtriras au talon ». Nous apprenons donc que si la descendance du serpent meurtrira celle de la femme au talon, sera susceptible de la faire souffrir, il y a plus décisif : la descendance d’Ève meurtrira le serpent à la tête. Si l’on coupe la queue d’un serpent, il peut continuer de vivre. Pour l’empêcher de nuire, il faut le frapper à la tête.

La descendance de la femme, c’est la descendance de la nouvelle Ève, de Marie. Là où Ève a dit non à Dieu, Marie a dit oui. Ève a engendré la mort par sa désobéissance. Marie engendre le salut par son obéissance. La descendance de la femme, c’est Jésus, Sauveur. C’est lui qui est vainqueur du serpent. C’est lui qui nous délivre du mal par le don de sa vie sur la Croix. Il répond au mal par le bien, à la haine par l’amour, à la violence par le pardon. Par amour pour nous, Il prend sur lui le mal jusqu’à en mourir. En ressuscitant, il nous dit que le dernier mot n’est pas au péché et à la mort, mais à l’amour et à la vie.

En célébrant Marie, mère de l’Église aujourd’hui, nous voulons apprendre avec Marie à dire « oui » au salut, oui à la volonté bonne de Dieu et à rejeter le mal et tout ce qui conduit au mal. Il y a 75 ans, la plupart des protagonistes de ces terribles événements d’Oradour et de la seconde guerre mondiale étaient des chrétiens.

Ces années de guerre ont engendré des saints et des tortionnaires, ou plus simplement des hommes qui n’ont peu à peu désappris à discerner le bien et le mal. Cela nous dit que le salut donné une fois pour toutes par Jésus ne se transmet pas automatiquement, n’est pas acquis, s’il n’est accueilli dans des cœurs soumis à la grâce, ouverts au don de Dieu. Ne prétendons donc pas être de bons chrétiens. Nous sommes sans cesse en train de nous convertir. Nous venons à la messe pour cela, pas parce que nous sommes de bons chrétiens !

Demandons aujourd’hui, en nous souvenant du massacre d’Oradour, de nous souvenir que si le Mal a abondé, la grâce surabonde, qu’elle est toujours disponible pour nous comme elle l’a été pour Marie, comblée de grâces. Amen.

 

† Pierre-Antoine Bozo