Homélie de la messe chrismale

Mardi 16 avril 2019

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« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ». Cette apostrophe célèbre m’est venue à l’esprit en méditant cet Évangile. C’est la question inquiète de la jeune épouse de Barbe Bleue, dans le conte de Perrault, au moment critique où le mari cruel se prépare à commettre son crime et où le secours promis ne semble pas arriver.

 

À chaque messe chrismale retentit l’annonce d’une « année de bienfaits accordée par le Seigneur ». Pourtant il peut sembler que nous ne voyons rien venir… « Rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie ». Et puis, hier, en fait d’année de grâces, nous avons vu les flammes ravager Notre-Dame de Paris, et nous abattre nous aussi. « Anne, ma sœur Anne… Ne vois-tu rien venir ? »

 

Certainement, on voit un petit quelque chose, les bienfaits ne manquent pas. Les progrès exponentiels des sciences et techniques, de la médecine et de l’industrie, facilitent la vie et adoucissent certaines souffrances. Tous ces admirables efforts de l’homme apportent des grands biens, mais ils ne sont pas sans ambiguïtés et apportent aussi de grands maux. En revanche, « les pauvres, les captifs, les aveugles, les opprimés, les cœurs brisés » du prophète Isaïe repris par l’Évangile, eux, sont toujours là. Nous en connaissons, nous en côtoyons et nous en sommes peut-être, à certains moments.

 

Nous devons bien admettre – peut-être de plus en plus – que l’homme, cet homme si doué, si capable, si généreux parfois, ne peut se procurer à lui-même le Salut.

 

Sœur Anne pourra bien guetter, du haut de sa tour, elle ne  le verra pas surgir au bout des efforts humains. Les rêves transhumanistes ne nous feront jamais échapper à notre condition et à ses douloureuses limites. Les grands débats en costume/cravate ou en gilets jaunes et même les annonces présidentielles aboutiront peut-être à plus de justice et de paix, mais le débat et le combat dureront tant que dure l’histoire humaine.

 

Le Salut, le Salut total ne vient donc pas des hommes, nous sommes d’accord. Alors peut-être Sœur Anne ne lève-t-elle  pas suffisamment les yeux vers le Ciel ? Elle verrait Celui qui « pour nous les hommes et pour notre Salut » descend du Ciel…  « Voici qu’il vient avec les nuées, tout œil le verra, il le verront, celui qu’ils ont transpercé » annonce le voyant de l’Apocalypse.

 

Mais le voyons-nous ce salut « qui descend du Ciel » ? Il semble également difficile à reconnaître, à discerner. Et même il arrive qu’il soit comme occulté, sinon perverti, par ceux-là mêmes qui ont mission de le faire connaître et de le donner. Les terribles affaires de mœurs qui ont blessé des enfants de Dieu et humilient l’Église semblent parfois nous barrer cette issue : l’Église, dont Bossuet disait qu’elle est « Jésus-Christ répandu et communiqué » nous dispense-t-elle bien le Salut qui descend du  Ciel ?

 

Cette messe chrismale, cette semaine sainte dans laquelle nous voilà entrés, nous donnent la réponse et invitent à chercher plus en profondeur, malgré nos découragements et nos craintes. L’histoire du Peuple de Dieu nous enseigne : plus la Révélation de Dieu est une lumière forte et neuve, plus elle suscite de résistances. Elle « met à nu la dureté du cœur humain, ce que nous appelons le péché [1]».

 

Si la semaine sainte est empreinte d’intensité dramatique, c’est qu’il s’y livre un combat terrible, contre le mal et le péché, dont la Croix du Vendredi Saint est la synthèse et le sommet. Nous n’échappons pas à ce combat, ni nous, ni l’Église, ni le monde.

 

Si nous nous y dérobons, si nous voulons un christianisme sans la Croix du Christ, si nous nous contentons de vagues « valeurs chrétiennes » sans le Christ lui-même, alors peut-être qu’inconsciemment, nous cherchons nos « propres intérêts et non ceux de Jésus-Christ[2] », une sorte de confort de l’âme, de sécurité spirituelle. Le Salut que nous espérons n’est pas purement intérieur et individuel. Il dépasse nos trop pauvres attentes et notre petite personne. Jésus ne nous sauve pas en se contentant de nous indiquer le chemin de la rencontre avec Dieu, un chemin que chacun pourrait suivre par lui-même, à sa convenance.

 

« Pour nous ouvrir la porte de la libération, le Christ a préféré devenir lui-même le chemin[3] », il est en même temps le Sauveur et le Salut. Et ce salut, nous y avons accès dans l’Église, qui est son corps. Cet accès à Jésus-Christ, Sauveur, n’est pas une sorte de rêve mystique. Il est concret. Il se réalise par une double porte : celle des pauvres et celle des sacrements. Dans la rencontre avec les pauvres et dans les sacrements, nous sommes certains d’avoir accès à Jésus Sauveur.

 

Le ministère de l’évêque qui consacre le Chrême nous relie au Christ source du Salut, le ministère des prêtres, intendants des mystères de Dieu, nous relie aux sacrements du Salut. Le ministère des diacres nous relie au service de nos frères les plus vulnérables.

 

Alors, oui, cette semaine sainte durant laquelle nous célébrons le mystère de notre Salut en Jésus nous donne de croire, au cœur des ténèbres, malgré nos péchés, malgré nos peurs, qu’une nouvelle « année favorable est accordée par le Seigneur ».

 

L’année de grâces nous est accordée, elle est accordée à tous ceux que notre témoignage met en contact avec Jésus. Elle est accordée aux catéchumènes qui vont recevoir l’illumination du baptême dans la nuit de Pâques, aux confirmands qui vont recevoir l’Onction du Saint Esprit.

 

Elle est vous accordée à vous les plus jeunes, à qui le Pape François vient d’écrire une belle lettre – Christus vivit – que je vous invite à lire et dont je vous donne pour finir un petit extrait, à l’usage de toutes les générations :

 

« Regarde le Christ, accroche-toi à lui, laisse-toi sauver, (…) « ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement ». Car si tu pèches et t’éloignes, il te relève avec le pouvoir de sa croix. (…). Personne ne pourra nous enlever la dignité que nous confère cet amour infini et inébranlable. Il nous permet de relever la tête et de recommencer, avec une tendresse qui ne nous déçoit jamais et qui peut toujours nous rendre la joie »[4].

 

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir… » ? Si Anne adapte son regard à ce mystère caché, elle verra, avec les yeux de la foi, le Christ Sauveur vivant et agissant, qui réalise la prophétie d’Isaïe parce qu’il « console tous ceux qui sont en deuil, met le diadème sur leur tête au lieu de la cendre, l’huile de joie au lieu du deuil, un habit de fête au lieu d’un esprit abattu ». Amen.

 

† Pierre-Antoine Bozo

 

 

 

[1] Éric de Moulins-Beaufort, « Sacerdoce apostolique et liberté spirituelle », NRT, 141, n° 2, Avril-juin 2019, p.  238

[2] Ph. 2, 11

[3] Placuit Deo (Lettre de la CDF, 22/02/18) n° 11

[4] Christus Vivit, 119